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Ces roumains qui trafiquent en France

 CES ROUMAINS QUI TRAFIQUENT EN FRANCE

 Articles tirés du site " Le Parisien.com"
Enquête en Roumanie aux sources des trafics
Le ministre de l'Intérieur se rendra les 30 et 31 août en Roumanie pour signer un accord contre les réseaux d'immigration vers la France et d'exploitation d'enfants ou de jeunes prostituées. Nous débutons notre série par les mendiants handicapés.
 
CHOISY-LE-ROI (VAL-DE-MARNE), LE 6 JUILLET. Cet été, une intervention de police dans ce bidonville rom a été suivie d'interpellations en Roumanie. 
HANDICAPÉS contraints à la mendicité, mineurs poussés à la délinquance, jeunes filles soumises à la prostitution... Les réseaux de trafics d'êtres humains font de la Roumanie le mauvais élève des pays candidats à l'Union européenne. Ces phénomènes complexes seront au coeur de la visite de Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur, et Dominique Versini, secrétaire d'Etat à la précarité et à l'exclusion, les 30 et 31 août à Bucarest. « Le Parisien » et « Aujourd'hui en France » ont mené l'enquête en Roumanie, aux sources de ces trafics qui vous sont présentés en trois volets.
 

« L'Europe est d'abord une chance pour eux »
Pour ce pays qui cherche à tout prix à gagner son ticket d'entrée dans l'Union en 2007, l'enjeu, en termes d'image et bien au-delà, est colossal. Il est tentant de voir dans l'augmentation récente de ces trafics la conséquence de la libre circulation des Roumains dans l'espace Schengen, effective depuis le 1er janvier 2002. Or le lien n'est pas aussi simple. D'abord parce que ces réseaux criminels plus ou moins organisés se greffent sur des mouvements migratoires - légaux ou illégaux - qui ont commencé dès la chute de la dictature Ceausescu, au début des années quatre-vingt-dix. Ensuite parce que les conditions de séjour dans l'espace Schengen demeurent draconiennes.

Outre le passeport, l'assurance médicale, le billet aller-retour, il faut aussi prouver ses moyens de subsistance pour la période envisagée (500 € minimum, l'équivalent de cinq mois de salaire moyen en Roumanie, que les passeurs « prêtent » volontiers). De plus, les ressortissants roumains n'ont pas le droit d'y travailler librement. « L'Europe est d'abord une chance pour eux d'échapper à la pauvreté et au chômage, souligne un observateur. Rétablir les visas ne changerait rien aux risques qu'ils sont prêts à prendre. Ni à l'imagination des trafiquants pour contourner les barrières. »

C'est pourtant bien sur la crainte que la France soutienne le rétablissement des visas que le débat a rebondi fin juillet, au moment de la visite du ministre de l'Intérieur roumain Ioan Rus à Paris. La rumeur a fait la une des grands quotidiens roumains avant d'être démentie par le porte-parole du ministère des Affaires étrangères. « Cela a aussi occasionné de nombreux dérapages médiatiques à l'encontre des Roms, dans un pays où le racisme à leur encontre est inscrit dans les mentalités », souligne Mircea Toma, journaliste à l'hebdo satirique « Academia Catavencu » et fondateur d'un observatoire de la presse.
La visite ministérielle française à Bucarest devrait être l'occasion de confirmer les mesures répressives annoncées fin juillet via la signature d'un protocole de coopération : renforcement des contrôles, accélération des reconduites à la frontière et échange d'experts.

« Nous allons mettre en oeuvre des procédures extrêmement sévères pour ceux qui exploitent la misère », avait martelé Nicolas Sarkozy. Des négociations sont déjà en cours pour le rapatriement de 200 Tsiganes en situation irrégulière.

Collaboration
Durant l'été, police des frontières et direction générale de combat contre le crime organisé et antidrogue (DGCCOA) roumaine ont multiplié les opérations de contrôle et d'interpellation à l'intérieur du pays. La création d'une structure spéciale mêlant policiers et procureurs, chargés de travailler avec les représentants roms, a été annoncée le 8 août. La collaboration franco-roumaine, qui abordera également le problème du retour des mineurs roumains, s'est donc surtout focalisée pour l'instant sur le dossier des handicapés mendiants, tsiganes pour la plupart, auquel ce premier volet est consacré.
Enquête (textes et photos) : Pascale Égré
Le Parisien , lundi 26 août 2002
 Articles tirés du site " Le Parisien.com"

Dans la ville des trafiquants
Videle (Roumanie)
«NON, il n'y a jamais eu de Ioan G. ici. Aucun homme avec une seule jambe chez nous ! Qui vous a dit ça ? Qui vous envoie ? » Les yeux de la vieille femme, foulard et longue jupe colorés, lancent des éclairs. A ses côtés, ses deux filles s'agitent d'un air soupçonneux. Un petit garçon haut comme trois pommes tend la main. Rue de la Gare, à Videle, les constructions de maisons à l'allure clinquante vont bon train. Bientôt, la plupart des habitants du seul quartier rom de Videle sont sur le pas de la porte. L'hostilité monte. Abritée sous un parapluie, une voisine passe, multipliant les gestes signifiant : « Allez-vous en vite... » Sous ses airs paisibles, Videle, 12 750 âmes, a abrité les têtes d'un réseau de trafiquants de handicapés roms, embrigadés sous divers prétextes pour mendier en France. Les trois principaux chefs de cette bande, qui rayonnait sur deux départements du sud de Bucarest (Giurgiu et Teleorman), ont été interpellés en Roumanie fin juillet par la brigade de lutte contre le crime organisé (DGCCOA). De février à juillet dernier, Oprea Iancu, alias Segundar, son frère Mariam Iancu dit Nixon et Georghe Vlad, tous trois issus de la communauté tsigane, ont racolé une centaine de handicapés en leur promettant soins, prothèses et argent. Ils assuraient passeports, transport et accueil par d'autres membres du clan. Une fois sur place, les infirmes étaient obligés de mendier dans les rues de Paris pour rembourser leurs « dettes ». D'après une source locale, « chaque mendiant produisait jusqu'à 150 € par jour, encaissés par son protecteur ».
Bucarest dans l'embarras Cette opération roumaine a fait suite à une intervention policière menée dans le bidonville de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne). Parmi les mutilés qui ont témoigné auprès de la police, trois étaient originaires de la région de Videle, dont Ioan G., l'un des premiers à avoir été rapatrié, le 13 juillet. Depuis le début de l'été, d'autres opérations du même type ont eu lieu en Roumanie. Les vagues d'interpellations à Lyon, Nice, Nîmes ont mis Bucarest dans l'embarras et poussé les autorités roumaines à renforcer leurs actions. Depuis janvier, la police roumaine assure avoir démantelé 74 réseaux de ce type. En Roumanie, où l'ultranationalisme connaît une forte poussée, le débat est explosif. La « vox populi » anti-Roms trouve dans ces trafics de quoi nourrir son rejet d'une communauté en majorité miséreuse et marginalisée. Du coup, les rumeurs foisonnent, dont celle, relayée en France, de mutilations forcées. « Malheureusement, ce pays compte un nombre suffisant d'infirmes pour que les trafiquants n'aient pas besoin d'en fabriquer », souligne un observateur. Planté sur ses deux béquilles, non loin de la place centrale de Videle, Stoïan, 57 ans, handicapé depuis un accident du travail en 1968, a le regard désespéré quand il évoque la France. Lui aussi est parti quelques mois à Paris, soi-disant sur la promesse d'une employée de la Croix-Rouge. En quête d'une prothèse, il s'est retrouvé dans un squat, sans argent, contraint de rentrer. Son seul rêve pourtant : repartir en France. CHOISY-LE-ROI (VAL-DE-MARNE), LE 6 JUILLET. Cet été, une intervention de police dans ce bidonville rom a été suivie d'interpellations en Roumanie.
Le Parisien , lundi 26 août 2002
 Articles tirés du site " Le Parisien.com"
Quand Mihaï l'unijambiste mendiait sur les trottoirs parisiens
Roata-de-Jos (Roumanie)

  (LP/PASCALE EGRE.)
DANS LA COUR de la maison, entre le potager et le puits, traîne une chaise roulante bleue. Cet engin brinquebalant est le seul objet que Mihaï Ticu, 65 ans, unijambiste depuis un an à la suite d'une gangrène, a rapporté de son périple en Europe de l'Ouest. France, Allemagne pour quelques jours puis Finlande, d'où il a été expulsé... L'homme, casquette beige sur un visage ridé orné d'une fine moustache, se plaît à raconter les trois mois qu'a durés son aventure. A défaut d'avoir ramené de l'argent et d'avoir pu s'acheter une prothèse, ce voyage a fait de lui une sorte de héros dans son village, perdu au sud de Bucarest. « Ici, tous connaissent mon histoire, sourit-il, ça les a épatés ce que j'ai traversé avec une seule jambe. La plupart, ils ne savent qu'aller au café du coin. » Mihaï ne refuse pas les quelques verres de « tuica » - l'eau de vie roumaine - qui lui délient la langue. Assis à même le sol, sous l'auvent de sa demeure, il débute son récit en plissant les yeux. Deux de ses fils écoutent, attentifs et un peu inquiets. Ses petits-enfants se chamaillent. Sous ce toit vivent huit personnes, avec un seul salaire « officiel » : celui de l'aîné, qui travaille dans les forages pétroliers pour 6 millions de lei (187 €) par mois. « Je me suis fait faire un passeport, ça m'a coûté 500 dollars, raconte l'infirme. Le 5 avril, je suis parti en France. J'étais envoyé par un ami pour me faire une prothèse. Il m'avait dit que son beau-frère m'attendait à Paris. » Sans chaise ni béquilles, Mihaï rejoint la capitale française en bus, via la Hongrie et l'Allemagne. A la frontière roumano-hongroise, il passe avec 40 compatriotes, dont plusieurs handicapés. L'esprit tranquille, dit-il, car avec des papiers « en règle ».
Silence forcé « A l'arrivée, le beau-frère est venu me chercher et m'a emmené en voiture dans leur caravane, sous une autoroute, je ne sais plus trop où (NDLR : sans doute au bidonville rom de Choisy-le-Roi, dans le Val-de-Marne) . » Trois jours après, son « protecteur » lui procure un fauteuil. « Il me l'a acheté pour 300 dollars, glisse-t-il. Puis je suis allé au marché d'à côté pour mendier. » Mihaï s'installe sur un bout de trottoir. De sa voix grave et chaude, il décrit la scène, avec une profusion de détails. « Je me suis mis par terre. J'ai posé un gobelet à côté de moi. Les autres m'ont expliqué comment on demande. La seule chose que j'ai appris à dire en français c'est : S'il vous plaît Mademoiselle, s'il vous plaît Monsieur ! Le premier jour, j'ai fait 20 €. Avec, j'ai acheté du vin au supermarché. Je l'ai bu en route, pour ne pas devoir partager. L'argent que j'ai fait, ceux du campement, ils ne l'ont pas tellement vu... » Quand il s'agit de préciser le « contrat » qui le liait à cet « ami » qui l'a envoyé en France, Mihaï reste vague. Au détour de ce qu'il raconte, il apparaît toutefois clairement que l'homme s'est occupé de son passeport, a assuré son transport puis son hébergement. Quant aux sommes que Mihaï évoque en dollars, elles ne peuvent provenir de sa propre poche.
« J'ai eu peur de mourir en France » Par peur des représailles, l'unijambiste ne fait sans doute que répéter ce qu'il a bien voulu dire aux autorités roumaines. Il y a quelques jours, le tribunal du département l'a convoqué pour une confrontation avec ledit personnage, interpellé depuis par la police. « Lui, il a juste voulu m'aider, répète Mihaï. Il a dit qu'il ne m'avait pas obligé à lui donner de l'argent, seulement pour ce que j'ai mangé et bu. Moi, j'étais content avec la nourriture et les cigarettes. Et à la fin, je voulais acheter la prothèse... » Il hoche la tête. « Le problème, c'est que la mendicité, ça ne marchait plus bien. Les Français étaient très gentils, mais ils préféraient m'offrir un sandwich ou m'aider à traverser la rue que donner des pièces. Alors on a dit qu'on partait en Finlande. » Mihaï y est envoyé, via l'Allemagne, avec 80 personnes, dont de nombreux handicapés du campement. A leur arrivée, tous sont placés en centre de rétention avant d'être expulsés. Sans aucune aide, Mihaï rentre au pays, taxé à chaque étape. L'homme soupire. « Je ne suis ni déçu ni fâché. J'ai cru qu'il y avait beaucoup de richesses là-bas. En fait, j'aurais dû y aller quand j'avais mes deux jambes... Ici, je n'ai reçu aucun soin, je n'ai pas pu avoir ma carte de handicapé. En Roumanie, si tu ne payes pas, personne ne t'aide. Mais je suis heureux d'être rentré chez moi. J'ai eu peur de mourir là-bas, en France, loin de la tombe de ma femme et de mes enfants. » ROATA-DE-JOS (ROUMANIE), LE 8 AOUT. « La seule chose que j'ai appris à dire en français, c'est : '' S'il vous plaît Mademoiselle, s'il vous plaît Monsieur ! '' », raconte Mihaï.
Le Parisien , lundi 26 août 2002
L'improbable retour au pays des enfants roumains
Les réseaux d'immigration Bucarest (Roumanie)

AVEC LE DOSSIER des handicapés mendiants, celui des mineurs roumains délinquants sera au coeur des discussions franco-roumaines de Bucarest, les 30 et 31 août. Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur, et Dominique Versini, secrétaire d'Etat à la Lutte contre la précarité et l'exclusion, devraient signer avec leurs homologues roumains un protocole d'accord sur le principe du retour de ces enfants dans leur pays. En réalité, les modalités de ces « rapatriements volontaires » se heurtent à une foule d'obstacles.
Le premier tient à la méconnaissance du phénomène. La présence depuis plusieurs années sur les trottoirs des villes françaises, notamment à Paris et en Ile-de-France, de milliers de gamins âgés de 9 à 18 ans qui se livrent - ou sont livrés - au vol à l'étalage, au pillage d'horodateurs ou à la prostitution désarme les institutions. La part de migrations familiales et claniques et celle de véritables réseaux « mafieux » sont mal connues. Le nombre d'enfants aussi. « En fait, nous n'avons aucune idée de l'ampleur du phénomène, de sa réalité criminelle et de son degré d'organisation », confie un diplomate. Malgré l'urgence d'une prise en charge de ces enfants, qui sont avant tout en danger, certains défendent la nécessité d'un « état des lieux » préalable. Une recherche est initiée par Hervé Hamon, président du tribunal des enfants de Paris, qui a créé un cabinet spécialisé dans les mineurs étrangers fin 2001. Elle permettrait notamment d'organiser une campagne de prévention en Roumanie, dans les régions d'origine des enfants. Informer des familles inconscientes qui consentent ou incitent au départ de leurs enfants sous les pressions économique et sociale est indispensable.
Le second obstacle est d'ordre juridique et pratique. En France, l'expulsion d'un mineur étranger « non accompagné » est interdite par la loi. Tout mineur doit bénéficier d'une protection. En pratique, il n'existe pas de lieux adaptés pour les recevoir. « Le plus souvent, les gamins fuguent et retournent dans les squats », souligne une magistrate. La création de structures peine à voir le jour. Elle s'avérerait cependant utile pour relayer le travail que mène par exemple à Paris une association comme Parada. Elle permettrait de préparer leur orientation, qu'il s'agisse d'un retour « volontaire » ou d'une formation en France. Ce dernier point divise les acteurs du dossier. « Il faut leur permettre de rentrer la tête haute sinon ils reviendront », estime Ahmed Charabi, éducateur à Parada. « Ouvrir cette possibilité risque de créer un appel d'air épouvantable », avance Marine Brousse, directrice de la Voix de l'enfant.
Le troisième obstacle tient aux difficultés de la Roumanie. Les autorités roumaines sont prêtes à coopérer sur ce dossier, qui entache l'image de leur pays. Mais, en dépit des efforts accomplis, notamment sous la pression et avec l'appui de l'Union européenne, les progrès demeurent fragiles. « Il n'existe pas de moyens réels en Roumanie d'accompagner le retour d'un enfant en lui fournissant un hébergement, un projet, un soutien psychologique, assure un expert. En outre, la population roumaine, qui a déjà du mal à faire vivre ses enfants, ne comprendrait pas qu'on dépense autant d'argent pour ceux-là plutôt que pour ceux restés au pays. En fait, poursuit-il, ce qui se pose à travers ce dossier, c'est la question des moyens à mettre en oeuvre pour construire une Europe équilibrée. »
Enquête (textes et photos) : Pascale Égré Interprète : Daniela Millo
Le Parisien , mardi 27 août 2002

Le calvaire des jeunes roumaines prostituées
Bucarest (Roumanie)

Le récent débat sur la prostitution a remis la question de la traite des femmes au premier plan. Aujourd'hui, 70 % des prostituées qui arpentent les trottoirs des grandes villes de France sont étrangères, prisonnières de réseaux de trafiquants sans scrupules qui les achètent, les vendent et les exploitent. Ce « marché », dont plus de 300 000 jeunes filles seraient aujourd'hui victimes en Europe, constitue, selon Interpol, la troisième activité illégale la plus rentable après le trafic de drogue et celui d'armes.

Aux côtés des Africaines, les jeunes filles des pays de l'Est forment la majeure partie des victimes. Pays d'origine et de transit, la Roumanie compte parmi les huit Etats les plus concernés, avec l'Albanie, la Bulgarie, et les Etats de l'ex-Yougoslavie. Un rapport Unicef-ONU-OSCE, publié fin juin, estime que 90 % des prostituées y sont prisonnières des « marchands de chair ». Or, en dépit d'une lente prise de conscience des autorités et de l'action des ONG, « pas plus de 35 % des victimes sont reconnues en tant que telles » et « seule une fraction (7 %) a reçu assistance et soutien à long terme ». La pauvreté, l'instabilité et une législation insuffisante sont autant de facteurs propices aux trafiquants.

Selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), 120 000 femmes et enfants originaires de cette zone parviennent chaque année dans l'Union européenne. Depuis la Roumanie, où 10 000 jeunes filles seraient « recrutées » chaque année, les filières passent par trois « routes » principales (voir carte) . Les itinéraires conduisant directement en France sont peu nombreux mais apparaissent de plus en plus souvent. Le démantèlement la semaine dernière à Paris par la brigade de répression du proxénétisme d'un réseau familial roumain qui exploitait huit compatriotes, dont deux mineures, sur les boulevards des maréchaux le démontre.

Les récits recueillis à Bucarest et à Pitesti auprès de ces jeunes filles, dont beaucoup sont à peine sorties de l'enfance, montrent à quel point les trafiquants jouent de leur naïveté, de leur désir de travailler ou de fuir un contexte familial difficile. Une fois dans les réseaux, leur quotidien est fait de menaces, de viols, de coups, voire de prison là où la prostitution est punie comme un délit. Les rares qui ont la chance d'échapper à leurs proxénètes ont bien d'autres obstacles à franchir avant d'oublier leur calvaire. Faute de structures d'assistance, le retour dans les familles et dans les villages, où l'incrédulité le dispute au mépris, les poussent bien souvent à retomber dans les griffes de leurs trafiquants.

Pour celles qui parviennent jusqu'aux rues de nos villes, l'espoir paraît encore plus infime. « Celles que nous recueillons ont vécu quelques mois d'enfer, souligne Manuela Tavitian, de l'OIM Bucarest. Quand elles parviennent en France ou en Italie, il a pu s'écouler près d'un an. Elles sont alors entrées dans le système, elles sont si détruites qu'elles ont parfois perdu le désir de s'en sortir. »
Le Parisien , mercredi 28 août 2002

Ana, 15 ans, vendue, violée, exploitée en France
Râmnicu-Vâlcea (Roumanie)

La femme arrive au café de la gare de Râmnicu-Vâlcea maquillée et pimpante, accompagnée d'une adolescente au regard hostile. Infirmière, âgée d'une quarantaine d'années, elle est la maman d'Ana, tombée dans les réseaux et prostituée jusqu'en France via la Hongrie, la Grèce et l'Italie. Il y a deux ans, les services de police parisiens ont interpellé son proxénète et recueilli son témoignage avant qu'elle soit placée dans un foyer. Petite brune maigrichonne, Ana, 17 ans, avait quitté la Roumanie à l'âge de 15 ans. Le patron de la station d'essence où elle travaillait l'avait « recommandée » pour un soi-disant contrat de danseuse en Italie. Vendue de pays en pays, Ana a été violée et prostituée à chaque changement de « patron ». Nul ne sait avec certitude aujourd'hui où elle se trouve.

Au fil de l'entretien avec sa mère, il apparaît clairement que la jeune fille a d'abord fui un contexte familial désastreux, marqué par le divorce de ses parents, les coups du beau-père, le désintérêt maternel et la jalousie de sa cadette. Pas une fois, cette femme, avide de conseils pour venir « se marier en France comme sa voisine l'a fait », ne semble réaliser quel a été le sort de son enfant. « Elle fuguait et posait des problèmes, assure-t-elle. Si vous la retrouvez, dites-lui quand même que je peux lui pardonner et qu'elle est mon espoir... » « Moi, je ne lui pardonnerai jamais », assène la petite soeur.

A l'époque, lorsque Ana l'avait appelée depuis le commissariat français où elle était entendue, la seule réaction de sa mère avait été de lui reprocher de « rentrer sans argent ». Selon Ramona Stoica et Manuela Tavitian, de l'OIM Bucarest, ce genre de réaction est malheureusement fréquent. « Toutes les filles ont honte, certaines préfèrent cacher la vérité, soulignent-elles. Quand elles le disent, les familles ne les croient pas. En général, les mentalités dans les villages dont la plupart sont issues restent très traditionnelles : une fille qui est partie et qui revient sans argent est forcément considérée comme une prostituée. Pas comme une victime. Et ce regard-là est insupportable. »
P.E.
Le Parisien , mercredi 28 août 2002

Elles racontent leur enfer
Bucarest

Comme toutes celles qui l'entourent lors du baptême de son fils (ici dans les bras de sa marraine), Adina a été prostituée durant plusieurs mois . BUCAREST , LE 8 AOÛT.  

Sur les marchés de l'église, Adina * sourit, puis se met à pleurer. La jeune fille, 18 ans tout juste, sèche ses larmes pour la photo collective. Elle caresse le visage de son bébé, soudain resplendissante de fierté. Dans les bras de sa marraine, le nourrisson gazouille. Bientôt, le baptême va commencer.

Adina se souviendra sans doute toute sa vie de ce jour d'août, symbole de retour à la douceur de vivre. Comme toutes celles qui l'entourent, cette jeune fille a vécu l'enfer de la traite. Partie sur la foi d'une promesse d'emploi en Italie, vendue plusieurs fois jusqu'en Bosnie, elle a été prostituée durant plusieurs mois alors qu'elle était enceinte. Rapatriée via l'OIM (lire ci-dessous), elle a été prise en charge par Estuar, une association gérante d'un refuge d'une douzaine de places ouvert fin 2001 à Bucarest. Adina ne souhaite pas raconter davantage son histoire. Deux autres adolescentes, Mihaela et Lidia, présentes lors de la cérémonie, ont accepté de livrer leur récit.

Une petite bouille ronde, des yeux verts immenses. Mihaela avait 14 ans lorsque son cauchemar a commencé. « J'habitais chez ma grand-mère dans une ville du centre du pays. Je travaillais dans un fast-food pour 45 € par mois. » Un jour d'août 2001, deux amis lui proposent d'aller travailler en Italie comme serveuse. « Ils m'ont dit que mon âge ne comptait pas, qu'ils allaient me faire des papiers. Ils m'ont aussi demandé si j'avais des copines à aider, parce qu'il y avait du travail pour plusieurs. Le salaire était de 3 000 marks par mois, on avait rien besoin d'emporter. J'ai trouvé deux amies que ça intéressait. Le lendemain, on est parties avec eux en train jusqu'à Timisoara. J'avais juste un petit sac. Je n'ai pas prévenu ma maman... »

A Timisoara, Mihaela et les deux autres adolescentes sont conduites dans un appartement. « Une femme vivait là. Elle s'appelait Elena Dragu. Au début, elle était gentille. Puis elle s'est mise à crier. Elle nous a dit ce qu'on allait devoir faire en vrai... Qu'on avait pas le choix, que si on s'enfuyait, elle nous retrouverait même dans un trou de serpent. Qu'on lui devait déjà le prix du logement et du bain. Elle a dit qu'on avait 18 ans, qu'on ne pouvait rien prouver. De nous trois, une seule avait sa vraie pièce d'identité. Le lendemain, un homme nous a emmenées vers la Serbie. »

Avant de passer la frontière, qu'elles franchissent cachées dans le coffre d'une voiture puis à pied à travers rivières et champs, Mihaela et ses copines ont déjà été vendues deux fois. Mais ce n'est que le soir de cette journée épuisante qu'elles réalisent. « C'était dans un café. On nous a demandé de nous arranger et de nous maquiller. Trois hommes et une femme sont venus. Il a fallu qu'on se déshabille, qu'on tourne, qu'on danse... Ils ont acheté mes amies. Je ne les ai jamais revues. Moi, j'ai été achetée trois jours plus tard. Sur mon faux passeport, j'avais 25 ans. Je m'appelais Maria. »

L'homme l'emmène cette fois à Belgrade. De là, Mihaela est encore vendue à trois reprises puis embarquée vers la Bosnie. Son dernier « patron », tenancier de bar dans une petite ville, l'acquiert pour 3 500 marks. Six autres filles - trois Moldaves et trois Roumaines - « travaillent » pour lui. Frappées, menacées, tenues par des « dettes » imaginaires, elles sont obligées de se soumettre. « J'étais terrorisée, je n'avais pas le choix », chuchote la jeune fille.

Le calvaire de Mihaela ne s'arrête pas là. Un jour, après une intervention de la police locale, pourtant « cliente » du café, elle se retrouve en prison. Les proxénètes sont interpellés mais leurs « filles » risquent, elles aussi, une peine de cinq ans. « En tout, j'y suis restée six mois. J'ai été jugée cinq fois, pour la prostitution et pour les faux papiers. Au lieu de nous aider, les policiers nous ont battues et menacées. Finalement, je ne sais pourquoi, le juge nous a remises en liberté. Un mois plus tard, l'un des hommes du bar, qui n'était plus en prison, nous a conduites à la police internationale. Là, j'ai rencontré des gens de l'OIM. »

Arrivée il y a deux mois au refuge d'Estuar, Mihaela reprend peu à peu confiance, même si elle ne parvient toujours pas à envisager l'avenir. « Je ne connaissais pas ces choses-là, souffle-t-elle, j'avais entendu parler de prostitution mais je ne pensais pas que ça m'arriverait à moi. J'avais confiance dans les amis qui m'ont proposé du travail. J'étais petite, j'ai seulement pensé que je pouvais aider ma famille. Et m'aider moi aussi. »

Petite brune au visage pâlichon, Lidia, 16 ans, se tord les mains quand elle évoque son histoire. Son périple débute également en août 2001, alors qu'elle se rend en cours avec sa soeur, d'un an son aînée. « Un ami de mon père s'est arrêté à notre hauteur. Il voulait discuter. Il nous a dit qu'il voulait épouser ma soeur, et nous emmener toutes les deux travailler comme serveuses à Bucarest. Moi, je voulais déjà trouver du travail. Dans ma région, il n'y en avait pas. Alors on a dit oui. Le soir même, en cachette, on est parties en voiture. On est arrivés chez une amie à lui. Là, la proposition a changé. Ils voulaient qu'on parte à Chypre, danser sur les plages habillées en Tsiganes. On a dit oui, on ne comprenait rien du tout. »

Dès cette première nuit, Lidia, qui était vierge, est brutalement violée. Meurtrie, terrorisée, la jeune fille subit ensuite ses terribles mésaventures sans broncher. Emmenée en Serbie via Timisoara, séquestrée à chaque étape dans des maisons ou des appartements remplis d'autres filles, vendue plusieurs fois, elle passe trois semaines dans un bar à strip-tease. « Ensuite, on m'a conduite en Albanie. J'avais un faux passeport moldave qui me donnait 19 ans. Ma soeur était encore avec moi. On essayait de se soutenir. Ensuite, elle a été vendue ailleurs. Les « patrons », ils font tout pour que l'ambiance entre filles soit infecte, pour qu'elles se battent entre elles. On n'a pas le droit de pleurer, sinon ils nous frappent. On doit danser et rester toute la nuit sans jamais pouvoir retourner dans la chambre, sinon ils nous frappent aussi... »

Plusieurs mois plus tard, Lidia décide d'aller au commissariat du coin. Elle est placée sous protection puis rapatriée. « Ma soeur est toujours là-bas, soupire-t-elle. Au téléphone, elle m'a dit qu'elle était bien... Je sais qu'elle ne dit pas la vérité. Moi, je n'ai pas voulu rentrer à la maison. Dans mon village, les trafiquants sont toujours là. J'ai peur de les rencontrer. Au refuge, après tout ce qui s'est passé, maintenant, je ris. »

* Les prénoms ont été modifiés. BUCAREST, LE 7 AOÛT.

Dans une discothèque tenue par les réseaux roumains de prostitution. .

 


 

 

 

 

 


Une gamine de 14 ans vendue vingt-deux fois

Créé en 1951, l'Organisation internationale des migrations (OIM) travaille au soutien des réfugiés et des migrants victimes de traite et assiste les gouvernements pour gérer ces phénomènes. Le bureau de Bucarest a ouvert en 1992. Le programme d'assistance aux victimes d'exploitation sexuelle a débuté en 1999.

En 2001, l'OIM Bucarest a assisté deux cent quarante-six victimes de la traite, dont quarante-sept mineures. Selon une étude récente, la plupart sont originaires des régions pauvres de Moldavie et de Muntenia. Leur vulnérabilité est d'autant plus forte lorsqu'elles ont souvent subi des abus dans leur famille ou leur institution de placement.

Le schéma de recrutement pour les réseaux passe par de petites annonces, ou par un proche de la victime qui lui fait miroiter une fausse promesse d'embauche dans un pays d'Europe de l'Ouest. Leurs trajets s'arrêtent en général dans les Balkans, où elles sont parfois vendues sur de véritables marchés (dont le tristement célèbre Arizona Market de Bosnie). L'une des mineures rapatriées par l'OIM, âgée de 14 ans, avait été vendue vingt-deux fois. Violées, frappées, elles sont obligées à des rapports sexuels non protégés si le client le demande. Elles ne touchent en général pas d'argent, ce qui n'est pas le cas de celles qui arrivent jusqu'en France et qui perçoivent une partie de leurs passes.

Durant trois mois, les jeunes filles sont accueillies dans un refuge ouvert fin 2001 à Bucarest et géré par la Fondation Estuar. Elles bénéficient d'une prise en charge médicale et psychologique, et doivent préparer leur orientation. Celles qui ne souhaitent ou ne peuvent pas rentrer sont confiées à d'autres ONG, mais le réseau existant reste très insuffisant.
Le Parisien , mercredi 28 août 2002

  Articles tirés du site " Le Parisien.com"

 

 

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