La Roumanie entre réalité et littérature

 
Bucarest Hebdo a demandé son point de vue à Bernard Camboulives sur la Roumanie à l’occasion du 14 juillet. Bernard Camboulives, enseignant, écrivain, collaborateur littéraire aux Nouvelles de Roumanie, réside à Belfort en France et est marié à une Roumaine. Voici les principaux extraits de sa tribune :
Une blague roumaine, lue dernièrement dans les Nouvelles, dit à peu près ceci : « Lors de la Création du monde Dieu a accordé à la Roumanie de merveilleuses richesses naturelles : des paysages superbes, une terre fertile et une population féconde. Devant tant de générosité, les Roumains sont ravis mais l’un d’entre eux, plus sceptique, les met en garde contre trop d’enthousiasme. Attendez de voir, leur dit-il notamment, les hommes qui vont diriger ce pays ». Et, de fait, l’attitude de ces hommes se révélera catastrophique au regard de la gestion publique des richesses nationales.
Bien sûr, il ne m’appartient pas de jeter l’opprobre sur toute une catégorie de personnels (en l’occurrence le personnel politique roumain). La nuance sied à toute forme de critique et nul doute que des hommes (et des femmes) de bonne volonté, animés du souci farouche de venir en aide  à leurs concitoyens, sont à la tête du pays. Et après tout, d’une manière ou de l’autre, un peuple ne mérite-t-il pas les dirigeants qu’il se donne ou qu’il a ? De plus, le pire n’a-t-il pas été évité lors des élections de l’an 2000 ? Mais tout de même, cette blague, qui émane du pays lui-même, entre en résonance dans mon esprit avec, d’une part, les propos d’un ambassadeur en poste actuellement à Bucarest et avec, d’autre part, un extrait d’une œuvre majeure de Rebreanu.
 
L’ambassadeur comme Liviu Rebreanu 
Les propos sont ceux de Michael Guest, ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique, disant notamment que « depuis trop longtemps, des personnes influentes se sont servi de leur position pour tenir ce pays loin de son vrai potentiel et pour tenir les Roumains éloignés de l’accomplissement de leurs rêves ». Ce cri du cœur, d’un homme qui semble véritablement épris de la Roumanie, fait d’autant plus plaisir qu’il relaie à haute voix ce que nous sommes nombreux à penser plus discrètement : « Des progrès clairs ont été réalisés… Mais je ne peux oublier combien d’opportunités ont été manquées… à tous les Roumains, qu’ils soient membres du Gouvernement ou de la société civile (disons) : investissez en vous-mêmes, prenez les décisions que nous ne pouvons pas prendre… nous ne pouvons pas aimer ce pays plus que les Roumains ».
C’est que le désengagement des élites envers le cœur du pays est ancien en Roumanie. La perspective de l’intégration européenne, dès lors qu’elle est poursuivie avec honnêteté par ceux qui la mettent en œuvre, impose une véritable révolution psychologique chez les dirigeants roumains (avoir le souci de venir en aide aux plus démunis) ; révolution qui sera d’autant plus longue à mener à terme qu’elle ne s’appuie pas sur de grandes révoltes sociales mais principalement sur la moralité des puissants.
Liviu Rebreanu, retraçant dans Rascoala (L’Insurrection), en 1933, la grande révolte paysanne de 1907 (effroyablement réprimée par les autorités de l’époque) met en scène superbement cet égoïsme dirigeant. A l’occasion d’une visite qu’il effectue dans sa région touchée par la colère paysanne (fondée sur une grande pauvreté), le préfet s’entretient avec un instituteur de village: « -Oui, Dragos… Dites-moi, vous qui vivez au milieu des paysans et qui êtes sorti du peuple, dites-moi franchement, sans aucune crainte : y a-t-il par ici du calme et de l’ordre ou bien les choses vont-elles comme le prétend ce monsieur ? Dites… Allons, je vous en prie ! Après une courte hésitation l’instituteur répondit en regardant le préfet droit dans les yeux : - Il y a de la paix et du calme mais il y a aussi beaucoup de misère ! Boeresco (le préfet) fronça légèrement les sourcils. – De la misère, oui, naturellement… Mais lutter contre la misère n’entre pas dans les attributions du gouvernement. C’est une affaire de circonstances et d’individus. Le gouvernement doit garder l’équilibre, un point c’est tout ! » (Traduit du roumain par Alain Guillermou en 1960).
  
 Faut-il attendre que la nouvelle classe sociale s’enrichisse ?
 Affaire de circonstances, la majorité du peuple roumain est-elle condamnée à subir éternellement les circonstances qui ne lui sont que rarement favorables? Que faire en de telles circonstances justement ? Un très intéressant journal personnel, publié en France par Sanda Stolojan, roumaine exilée de longue date à Paris, tente de répondre à cette lancinante question de l’avenir du pays. Dans La Roumanie revisitée, tome II du journal qui fait suite Au balcon de l’exil roumain à Paris, Sanda Stolojan écrit ceci, de retour d’un séjour au pays dans les années 90: « J’ai été frappée par la pauvreté visible, une pauvreté généralisée, face à laquelle s’enrichissent les détenteurs du pouvoir et de l’argent… Une maffia au sens propre s’est installée. Un pouvoir occulte derrière les autorités visibles – tient en main la société… Etre réaliste, attendre que les hommes de ce pays acquièrent d’autres qualités, des habitudes, un esprit différent. Attendre que la nouvelle classe s’enrichisse, après quoi on pourra instaurer un régime démocratique ». Attendre, bien sûr… le peuple roumain attend depuis tellement longtemps ! Mais est-ce la bonne solution pour les anciennes générations qui n’ont plus beaucoup de temps pour attendre et dont on semble éperdument se moquer dans ce pays?
   
« Il faut régler nos comptes » (Augustin Buzura).
 Bon, voilà, Bucarest hebdo ne m’a pas demandé d’écrire un livre, simplement un article. Alors il me faut conclure. Et je vais conclure par l’observation d’un fait qui me choque en Roumanie. Mihai Sebastian l’avait déjà observé en son temps et consigné dans son Journal. Partant de la constatation que ce furent les mêmes qui occupaient les postes au temps des Allemands et qui s’empressèrent ensuite, avec les Soviétiques, de briguer des positions, Mihai Sebastian conclut par cette remarque qui n’a en rien vieilli : « La Roumanie s’éveillera lorsque le problème des responsabilités sera posé sérieusement. Autrement, ce serait trop facile ». Ce qui est également dit dans la prose puissante du Requiem d’Augustin Buzura, dans le contexte plus récent de la transition actuelle :  « Dieu peut leur pardonner… mais je ne crois pas que l’on puisse vivre dans un monde où les grandes fautes resteraient dissimulées, ignorées, impunies. Il faut régler nos comptes une bonne fois pour toutes, même si cela fait mal ».
Quand viendra donc ce moment-là, ce temps de la justice pour tous ceux qui ont souffert des hommes et qui en souffrent encore ? Une justice humaine, magnanime et ferme, qui saura éclairer de sa force tous les aspects obscurcis de l’histoire récente et plus ancienne de l’histoire roumaine ? Ce temps viendra, sans doute, lorsque se lèvera dans le pays une société civile dont Doina Cornea ne pourra plus dire ce qu’elle a dit de celle des années 70-80, à savoir « qu’elle avait 50% de responsabilité dans la terrible époque que nous avons vécue et cela par son absence de réactions » (Les Nouvelles de Roumanie, N°18, Juillet-Août 2003). Cette dernière parole est roumaine. Et nul doute que tôt ou tard, elle en provoquera d’autres, toutes autant roumaines. Et ainsi de suite…
                                                                               Bernard Camboulives

 

  
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