« Général Berthelot » le cœur se met à fondre

 A « Général Berthelot »
le cœur se met à fondre
 
Existe-t-il un endroit où, plus que dans un tout petit village de 350 habitants, au pied des Carpates méridionales, le cœur d’un Français peut fondre aussi vite ? A son entrée, un simple panneau. Dessus, son nom : Général Berthelot. Quelques centaines de mètres plus loin, la mairie. Trois drapeaux neufs, à faire pâlir de honte bien des administrations publiques de chez nous, y flottent : les couleurs de la Roumanie et de la France entourent les douze étoiles de l’Europe.
Une plaque de marbre blanc, apposée sur la façade extérieure, rappelle que le 28 janvier 2001, à l’occasion du 70 ème anniversaire de la mort du général français, on y a célébré sa mémoire, en présence des autorités du judet, civiles, militaires et religieuses, de la population, une garde d’honneur et la fanfare militaire interprétant la Marseillaise… en l’absence de tout représentant de l’ambassade de France, pourtant chaleureusement invitée.
 
Le héros que la « Grande sœur » lui avait envoyé pour sauver la Roumanie
 
Quelques semaines plus tôt, à l’occasion d’un référendum local, Unirea - c’est l’appellation que Ceausescu lui avait donné en 1965 - avait décidé de reprendre le nom de Général Berthelot que ses habitants lui avaient donné en 1923 et qui avait fait sa fierté depuis lors, abandonnant l’ancienne appellation de Farcadin de Sus.
A cette époque, toute la Roumanie fêtait ce héros de la Grande Guerre que sa « Grande sœur » de l’autre bout de l’Europe lui avait envoyé à la tête d’une mission militaire pour permettre de résister aux troupes austro-allemandes et ainsi donner naissance à la Grande Roumanie. En reconnaissance, le gouvernement de Bucarest avait remis au général Berthelot une propriété de 60 hectares dans ce village d’Hunedoara, à quelques kilomètres d’Hateg.
Bon vivant, chaleureux et simple, le vieux militaire appréciait beaucoup de se retrouver parmi cette population qui le touchait autant qu’elle l’adorait. Chaque fois qu’il venait dans cette belle et large demeure rustique, rien ne manquait, de sorte qu’il pouvait s’y installer comme s’il y avait habité tout le temps. La cour, le jardin, le verger, la ferme étaient dans le même état que la maison.
Dès le premier soir, il pouvait descendre déguster un verre de vin qui remplissait la cave, prendre le café dans la véranda, se reposer sur le divan couvert de tapis et de fourrures, veillé par l’icône d’argent accrochée au mur, entendant dans la froide nuit hivernale les loups qui hurlaient dans la montagne. Il semblait lui-même un seigneur campagnard, né et élevé la-bas, allant pêcher des carpes dans la rivière « Galbena », bavardant avec les paysans revenant des travaux des champs.
Le général avait précisé qu’il voulait qu’à sa mort sa propriété revienne à l’Académie roumaine dont il était membre d’honneur. A charge pour elle, de s’en servir pour promouvoir toutes les initiatives servant l’amitié entre les deux pays. Malheureusement, cet engagement n’a pas été tenu sous le communisme, et la propriété est à l’abandon.
 
L’amour des villageois et l’oubli de la France
 
En votant à 90 % pour reprendre le nom de « Général Berthelot », les habitants d’Unirea, qui n’avaient jamais aimé cette appellation, courante sous le communisme et synonyme de collectivisation forcée, rêvaient sans-doute de retrouver cet âge d’or et un peu de la France. Symboliquement, le changement de nom a eu lieu le 7 décembre 2001, 140 ans jour pour jour après la naissance du général. Te deum à l’église, défilé et cérémonie militaire, discours, programme artistique… tout le judet était à nouveau présent ainsi que tous les habitants du village conviés à une « pomana », ce repas des morts où les proches du défunt, ceux qui le connaissaient, se retrouvent, quarante jours après son décès pour célébrer sa mémoire. On y partagea les plats traditionnels, soupe de poulet, fripturi (fricassées), sarmale. Les 15 enfants des écoles interprétèrent les chansons françaises que leur maîtresse leur avaient apprises en l’honneur des nombreux hôtes de ce pays ami qui ne manqueraient pas de venir. Ion Moca, le président de l’association « Général Berthelot » avait préparé une allocution à leur intention… Encore une fois, l’ambassade de France était absente, mais l’assemblée se consola vite avec la présence d’un descendant du Général, Christian Vigné, seul Français à s’être déplacé et qui en revint bouleversé.
Sur place, les « Berthelotani » et les « « Berthelotane » - ce sont désormais leurs noms - ne se formalisent pas de ce désintérêt. « La France est un si grand pays… Elle a sûrement d’autres choses à faire ». Clara Bacalete, la directrice d’école, qui met un point d’honneur à ce que tous les élèves du village apprennent le français, rêve cependant à l’impossible : « si seulement une école de là-bas voulait correspondre avec nos enfants… ».
  
Classement de sites - Inscrivez le vôtre!